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Prise de bec

Paru le : 01/12/2016

Le narrateur, enfant, se rend à l’école et oublie son livre de lecture. Il dit au maître : Ich hab’s Lesebuch vergessen, mais ce dernier s’écrie : Je n’ai pas compris.

La scène se passe au début des années soixante, dans cette Alsace d’après la guerre où il était chic de parler français et de refouler l’autre langue, celle qui se parle à la maison, en famille, et qui rappelle un passé obscur. Un moment d’inattention et déjà le bec, comme un second organe de la parole, se met à parler à tort et à travers, comme il nous a poussé !

L’interdiction de sa langue comme enfouissement, annihilation de l’identité d’un peuple. Ce texte a une résonnance particulière à une époque où notre société tend à la simplification par l’uniformisation, où notre système éducatif se fait l’arbitre des langues à conserver et de celles à délaisser.

Roland Goeller choisit ici le prisme de l’enfance pour aborder la question de la langue alsacienne. Il nous livre une histoire touchante, tendre et drôle où la langue du bec, ainsi que le jeune narrateur nomme l’alsacien, punie par le professeur, oblitérée par l’administration et les personnes distinguées, trouve finalement ses poches d’existence dans la cour de récréation ou la bouche d’un conducteur d’autobus.

Monsieur Schneider s’écria, presque en s’étouffant : « Je n’ai pas compris ! »

Notre maître était très pâle, comme si une énormité avait été proférée qu’il ne pût entendre. Dans la salle de classe s’abattit un silence épais comme un brouillard de novembre. Les pages tournées d’une main distraite restaient suspendues, de peur de froisser l’attente. Toutes les têtes étaient tournées vers monsieur Schneider, elles attendaient son verdict. Dressé sur ses ergots, ce dernier faisait de grands yeux. Du regard, il fusillait le fautif que j’étais. Il disait ne pas avoir compris, même si nous savions tous qu’il avait parfaitement compris. Dans les autres classes, les maîtres faisaient de même, ils disaient ne pas comprendre, bien qu’ils comprissent très bien. Chaque maître avait sa façon particulière de ne pas comprendre. Monsieur Schneider s’écriait : « Je n’ai pas compris ! », comme suspendu dans son mouvement. Il avait l’habitude de marcher sur l’estrade de long en large et s’immobilisait soudain en prenant le fautif en ligne de mire. Armé de patience à durée limitée, il incurvait les sourcils, haussait les épaules et croisait les bras. Monsieur Binder quant à lui regardait avec dédain un point quelconque du plafond, comme si le malotru coupable de l’énormité avait perdu le droit que l’on s’adresse à lui. Madame Heinz, quant à elle !

J’avais sept ans, peut-être, et j’allais à l’école, l’école de la république, une et indivisible. J’étais un peu tête en l’air, mais je n’avais que sept ans. C’était au début des années soixante, dans le nord de l’Alsace.

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