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Différente

Paru le : 01/05/2018

Quand Margot était petite tonton Jean soulevait sa jupe et tirait sur l’élastique de sa culotte pour regarder ses fesses. Il l’étouffait avec sa main pour l’empêcher de crier.

Margot raconte ça à Gisèle et Gisèle se met en colère.

« Pourquoi que t’as eu besoin de me raconter ? » répète-t-elle.

Margot n’en sait rien. Ce n’est pas dans ses habitudes de trop parler. Mais là les mots se sont déversés comme un trop plein.
Peut-être bien, parce que même si la vérité est un monstre, il faut la regarder dans les yeux et continuer de vivre et de sourire.

Dans Différente, Marlène Tissot aborde le sujet grave des abus sexuels sur mineurs.
Elle donne la parole à la victime devenue jeune femme, laquelle raconte au fil de la pensée les souvenirs de cette époque auxquels s’entremêlent ceux agréables de sa rencontre puis de son amitié avec sa collègue de travail. Comme une juste contrepartie du laid.

Loin de placer dans la bouche de sa narratrice les mots d’une colère violente, empreinte de revanche, ou encore ceux de la désespérance, Marlène Tissot la dote du bonheur de vivre malgré tout. Pourquoi être furieuse, vouloir tuer ou se tuer soi-même, alors que chaque jour vécu éloigne du passé monstrueux, et mène vers de nouvelles et belles surprises ? Marlène Tissot en fait un personnage touchant, entre naïveté et maturité. Et nous propose une belle leçon de vie.

« Pourquoi que t’as eu besoin de me raconter ? demande Gisèle. Je voulais pas savoir ça, moi. Ça m’étonne pas que tu sois un peu… » Elle ne prononce pas le mot, pointe son doigt sur sa tempe, le visse et le dévisse.

Un peu quoi ?
Débile ?
Je ne suis pas attardée. Je suis juste différente.
C’est ce qu’ont dit les médecins, il y a longtemps.

J’ai cassé quelque chose en parlant.
« Pourquoi que t’as eu besoin de me raconter ? » répète Gisèle. Je crois qu’elle voudrait être triste, sans trop savoir comment s’y prendre. C’est plus facile, la colère. Ça fait moins mal. Elle secoue la tête, soupire, puis disparaît dans la cuisine sans attendre de réponse. C’est mieux ainsi. Je n’ai pas de réponse.

On s’est rencontré il y a deux ans. Je remplaçais son ancienne collègue partie à la retraite. Agents d’entretien dans les bureaux d’une entreprise. On travaille le soir, quand tous les employés sont rentrés chez eux. Parfois on joue à imaginer leurs vies. Des dîners en famille, les informations à la télévision, les enfants qui rient et une odeur de tarte aux pommes. Ils doivent bien exister, ces gens qu’on ne croise jamais.
Un soir, Gisèle fronce les sourcils et plante les poings sur ses hanches, comme elle sait si bien le faire. « Il y a un bout de temps qu’on n’a pas vu Steiner, elle dit. Si ça tombe, il est malade. Si ça tombe, il a la colique ! » On rit de l’imaginer aux toilettes avec son pantalon tire-bouchonné sur les souliers, avec sa belle veste de costume et sa cravate en soie, à pschitter du sent-bon par-dessus l’odeur de caca. On rit et je me demande si c’est cruel. Steiner, c’est le grand chef des bureaux qu’on nettoie. Enfin, je crois. Parfois, il est encore là quand on arrive. « Bonsoir Monsieur Steiner », on lui dit. Mais lui, il ne répond pas, il ne nous regarde même pas. Comme s’il avait peur de se salir les yeux. Comme si, sous son costume et ses belles manières, il n’avait pas, lui aussi, un trou des fesses.

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