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Un texte de Sylvie Beauget lu par Lise Moulin

Au fil des entretiens avec la dame du centre d’insertion à qui incombe la délicate tâche de lui trouver un emploi, nourrie par sa collecte boulimique de fiches métiers, et une idée bien arrêtée de ce qu’elle ne veut plus faire, Ingmar Magda, l’infirmière roumaine déclassée en aide-soignante française, s’imagine d’autres grands projets d’avenir dans le pays de Voltaire et de Rousseau.

Tour à tour, elle se passionne pour enseigner l’Histoire et la Littérature et devenir tailleur de pierre.

Mais à chaque fois, elle se heurte au système, à son administration, au snobisme des castes qui la méprisent, la moquent. Pourtant elle continuera de livrer bataille et de faire entendre sa voix.

Au-delà de l’insertion professionnelle de l’étranger c’est plus largement la manière dont notre société traite les différences, les marginalités qui fait écho dans ce texte. Les bonnes volontés se confrontent à toutes celles plus nombreuses, objectrices ou tout simplement détachées, retranchées derrière la loi, les règlements ou encore les lignes d’un CV, dans un combat qui semble perdu d’avance.

Cependant Sylvie Beauget par son écriture rythmée et entraînante où s’entremêlent brillamment monologues intérieurs de la narratrice et dialogues au franc-parler, nous livre un texte drôle, dont la langue nous réjouit et parvient à nous détourner, pour un temps, de l’issue tragique qui se profile.

LES COULISSES DE L'AUTEUR : Sylvie Beauget

Quelle est l’origine, la genèse de « L’Histoire » ?

L’origine de l’Histoire, c’est une rencontre… L’étonnant personnage, nommé Ingmar Magda dans ma nouvelle, est inspiré par une personne qui se trouvait alors dans un délicat processus : l’insertion professionnelle…

La personne, avec son caractère, son orgueil et ses épreuves, m’avait fascinée et inspirée. Quand j’ai commencé à écrire cette nouvelle, le déroulement s’est très vite imposé, la fin aussi. Je n’imaginais pas une autre « histoire ».

« L’Histoire » fait aujourd’hui partie d’un recueil de nouvelles nommé « Humains en rade ». Je me suis rendue compte que toutes les nouvelles écrites durant les quatre dernières années évoquaient, d’une manière ou d’une autre, des errances, des galères, des individus marginalisés, paumés, hors norme… Ce sont des histoires qui me tiennent à cœur, j’ai eu envie de les rassembler. Difficile d’en dire plus, aujourd’hui je recherche un éditeur pour ce recueil. « L’Histoire » a été le début de la série « humains en rade ».

Cette version est ma première version. J’ai juste effectué quelques corrections anodines. Durant une période j’ai songé à faire une version théâtrale de cette nouvelle, car je trouvais le scénario vivant. Finalement j’ai renoncé après quelques essais : la version dialoguée était moins intéressante, on perdait les monologues intérieurs de la narratrice. J’ai toujours souhaité que cette nouvelle soit mise en voix et je suis contente qu’elle le soit.

Je n’avais pas d’intention particulière en écrivant cette nouvelle, sinon de mettre l’éclairage sur une personne qui, par sa personnalité et son histoire, a l’étoffe d’une héroïne. Elle vit néanmoins, comme beaucoup d’êtres, dans l’oubli, le mépris, un anonymat dont elle ne sortira qu’en cas de catastrophe majeure, de mort publique ou bien sûr de banditisme... Je n’écris pas en pensant à l’effet que je veux produire. Ce sont mes personnages qui me dictent le déroulement des événements. Un personnage comme Ingmar Magda avec son minuscule statut et ses grandes aspirations se tisse un destin particulier, c’est ce que j’ai raconté.

J’ai écrit très spontanément cette nouvelle. Je commence toujours par prendre des notes sur un carnet, un bout de papier, ce que j’ai sous la main. J’écris des phrases que j’entends, des images qui m’étonnent, des idées qui me viennent. En première phase d’écriture je peux écrire n’importe où, n’importe comment. C’est juste quand je passe du premier jet à la rédaction sur traitement de texte, là je préfère être chez moi un peu tranquille. Je rédige la nouvelle du début à la fin et ensuite je relis…

Je n’ai pas rencontré d’obstacle pour écrire « l’Histoire ». J’ai juste attendu, pour rédiger la nouvelle, que la personne qui l’avait inspirée sorte de mon existence. Je ne voulais surtout pas faire un portrait réaliste, je n’aime pas m’emparer ainsi de la vie des gens. J’avais pris quelques notes, des phrases qu’elle me disait et qui m’avaient frappée. Avec tout ça et ce que j’avais ressenti d’elle, j’ai créé mon personnage et je l’ai laissé vivre, c’est tout.

LES COULISSES DU NARRATEUR : Lise Moulin

Lorsque j’ai lu L’Histoire, spontanément je me suis sentie de l’empathie pour Ingmar Magda. Les séances dans les bureaux du centre d’insertion ont réveillé en moi de douloureux souvenirs de convocation dans les administrations où je me sentais méprisée, bousculée, toujours hors des clous.
Aussi je voulais qu’Ingmar Magda soit traitée avec bienveillance par la conseillère du centre. Sorte de réparation que je m’offrais à travers elle. J’avais du coup instinctivement adopté pour la narratrice une voix très douce, quasi maternelle.
Lorsque le travail de répétition a débuté avec 15K, j’ai compris que mon interprétation spontanée ne reflétait pas l’intention de l’auteure. Le ton, les mots employés dès les premières phrases révélaient en effet plutôt un certain agacement, un certain mépris. Mais pour qui donc se prenait cette Ingmar Magda ? Qui était-elle pour se permettre ses airs de princesse ?
J’ai changé de côté de bureau pour m’asseoir à la chaise de la narratrice, essayant d’imaginer ce que pouvait être son quotidien, celui d’une femme qui voit passer à longueur de journées des individus plus ou plus agréables, plus ou moins coopératifs et qui doit néanmoins essayer de faire son travail.
Même si son empathie vient à mesure des entretiens, mais c’est une empathie « énergique », qui bouscule positivement, recadre pour ne pas perdre de vue l’objectif. On la sent prendre du plaisir aux entretiens, à écouter les histoires sur la Bulgarie et la Roumanie, un comportement qui la rend plus humaine, comme si c’était pour elle une occasion de s’évader loin de son bureau.

Le personnage d’Ingmar Magda a été plus difficile à appréhender. Parce qu’elle est étrangère, de fait plus éloignée de moi. Il ne s’agissait pas de tomber dans une caricature de sa voix, de lui donner un accent roumain. Je me suis appuyée sur ses prises de parole, ses « J’en veux plus » arrogants qu’elle répète comme un leitmotiv, ainsi que sur les commentaires de la narratrice, pour lui trouver sa voix.
Son apparence physique, je l’ai construite à partir d’un patchwork d’images prises autour de moi. J’avais sa photo nettement en tête et j’enfilais le costume à chaque fois que je m’exprimais pour elle.

L’imbrication des dialogues dans la narration, particulièrement le passage de la conversation téléphonique avec les interlocutrices de l’université où les quatre personnages se répondent, se coupent, a exigé un gros effort de concentration. Aux répétitions et durant les prises en studio. Une véritable gymnastique mentale que j’avais facilitée par l’utilisation de couleurs différentes pour m’indiquer l’intervention de chaque personnage.
Le texte étant très rythmé on se laisse vite emporter par le flot. Lorsque tout s’enchaîne sans accroc c’est absolument jouissif.

En tant que comédienne on a tendance à vouloir articuler exagérément, à parler très fort pour être entendu jusqu’au dernier rang.
Dans une lecture en studio, c’est différent. C’est comme si on parlait à l’oreille d’un auditeur en particulier.
Du coup on peut aller sur des choses très petites, très fines, plus intimes. Au niveau du corps, quelque chose de plus contenu, de plus intérieur, du fait de ne pas être dans le mouvement, le déplacement comme sur un plateau. On cherche à faire passer les personnages uniquement par la voix, les respirations, les silences. Ingmar Magda ne peut pas respirer de la même façon que la narratrice.

J’ai pris énormément de plaisir à dire ce texte. C’est un texte drôle et je me surprenais à rire intérieurement.
Et puis vient la chute, très forte. Qui m’attristait à chaque lecture. Ingmar Magda est coincée en elle-même, quoi qu’elle entreprenne !

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