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Un texte de Roland Goeller lu par Aurélien Jarry

Le narrateur, enfant, se rend à l’école et oublie son livre de lecture. Il dit au maître : Ich hab’s Lesebuch vergessen, mais ce dernier s’écrie : Je n’ai pas compris.

La scène se passe au début des années soixante, dans cette Alsace d’après la guerre où il était chic de parler français et de refouler l’autre langue, celle qui se parle à la maison, en famille, et qui rappelle un passé obscur. Un moment d’inattention et déjà le bec, comme un second organe de la parole, se met à parler à tort et à travers, comme il nous a poussé !

L’interdiction de sa langue comme enfouissement, annihilation de l’identité d’un peuple. Ce texte a une résonnance particulière à une époque où notre société tend à la simplification par l’uniformisation, où notre système éducatif se fait l’arbitre des langues à conserver et de celles à délaisser.

Roland Goeller choisit ici le prisme de l’enfance pour aborder la question de la langue alsacienne. Il nous livre une histoire touchante, tendre et drôle où la langue du bec, ainsi que le jeune narrateur nomme l’alsacien, punie par le professeur, oblitérée par l’administration et les personnes distinguées, trouve finalement ses poches d’existence dans la cour de récréation ou la bouche d’un conducteur d’autobus.

LES COULISSES DE L'AUTEUR : Roland Goeller

Prise de bec fait partie d’un cycle de nouvelles dites alsaciennes, lesquelles évoquent le contexte historique particulièrement confus de l’Alsace depuis 1870 (pas moins de quatre changements de nationalité, français, puis allemand, puis français, puis allemand, français enfin depuis 1945). Deux cultures et deux langues s’affrontent en une mémoire aux nombreux replis. Et qui mieux qu’un narrateur, enfant, pour explorer les non-dits et poser les questions qui embarrassent ? Je me souviens, notamment, de cette découverte faites alors que j’avais à peine dix ans : la médaille décernée au grand-père à la fin de la guerre de 14 n’était nullement la Légion d’honneur mais la Croix de fer allemande, et, bien sûr, elle était entrée dans ce champ de la mémoire frappé de disgrâce : Rede m’r nehmi davon, n’en parlons-plus, disait-on.

Écrites en langue française avec des emprunts vernaculaires, ces nouvelles ne sont aucunement alsatiques. Même si elles appartiennent à la littérature alsacienne, elles veulent s’inscrire dans le champ littéraire français, de plein droit et de pleine mémoire, et raconter une histoire que la République raconte fort mal. Le roman, historique, Cahiers français ou la langue confisquée (éditions Sutton, 2016) s’inscrit dans ce cycle.

Prise de bec est issue d’un oubli révélateur commis par le jeune narrateur (celui de l’interdiction de la langue bien plus que du livre de lecture). L’oubli déclenche les foudres qui aussitôt exercent leur violence. Une partie de la mémoire n’est pas la bienvenue dans l’espace public, et le narrateur en déroule le fil rouge des petits événements : la condescendance de Marie-Louise, les prérogatives de la France de l’intérieur... Le récit livre et délivre, le narrateur réitère la scène originelle pour en vider le contenu, jusqu’à ce que le faux-pli de la mémoire soit à nouveau lisse comme un col de chemise.

LES COULISSES DU NARRATEUR : Aurélien Jarry

J’ai tout d’abord tenu à rencontrer ce texte sans rien savoir de ce qu’il racontait, en ignorant qui était l’auteur. Je voulais le découvrir avec un regard « neuf », puis me l’approprier petit à petit. Une fois que j’ai pu me familiariser avec cette nouvelle, j’ai essayé de m’imaginer la voix, le corps, les émotions du narrateur de cette histoire. Comme je rentre dans un texte au théâtre, il m’a fallu « construire » le personnage, ses traits psychologiques, la façon dont il abordait cet épisode particulier de son enfance.

Puis est venu le travail purement technique d’articulation, de repérer les moments importants de respiration, ses intonations, le rythme. Le piège, je crois, était de tomber dans une lecture monocorde d’un souvenir d’enfance. En quoi cet épisode de vie a été décisif et marquant pour que le narrateur nous le partage ? Il fallait lui apporter de la vie et donner de la couleur à ses résurgences du passé. Je crois que c’est ce qui m’a le plus attiré dans cette expérience. Devenir l’interprète, l’autre voix, d’un texte qui n’était pas forcément destiné initialement à être incarné.

Ce texte m’a posé certains soucis de prononciation… Le dialecte alsacien m’étant inconnu, ma pratique de l’allemand étant plus ou moins encore intacte, nous avons beaucoup dit et répété ces mots et noms qui ne m’étaient pas familiers… ce qui nous a valu quelques fous rires en cabine d’enregistrement avant que je parvienne à les prononcer correctement. Je dois reconnaître qu’Amaury et Dany ont tout fait pour me mettre à l’aise lors de cette journée d’enregistrement, qui était une toute première pour moi.

Cette nouvelle a eu un écho certain en moi. Il me revient des souvenirs d’enfance où il ne faisait pas bon être « hors-norme », où quand on se surprend à être différent des autres, on est rejeté, mal compris, parfois moqué. J’ai eu la chance de faire des études de professeur des écoles et de me rendre compte qu’aujourd’hui, le plurilinguisme présent chez les jeunes élèves est quelque chose d’assez bien vécu. L’éveil aux langues dès le plus jeune âge, à mon sens, s’avère un véritable moteur dans l’apprentissage du français. Faire de la différence de chacun, une force pour le groupe.

Je vous souhaite une belle écoute, avec mon « bec » à moi.

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