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La nuit va tomber sur la forêt de bouleaux où les équipes de prisonniers viennent d’achever leur dur labeur. Le camarade chef-escorteur s’apprête à donner le signal du retour vers le camp, lorsqu’il aperçoit, dans le feuillage brisé par le dernier arbre abattu, une drôle de calotte. Un nid. À l’intérieur, un oiseau blessé.
Alors qu’il aurait dû s’en débarrasser, l’homme le ramène au camp pour le soigner. Et à force d’attention, il parviendra à le sauver.
Jusqu’à cette partie de cartes où il faillira à protéger l’oiseau de la cruauté de ses compagnons de jeu.

Dans ce texte poignant, empli de poésie et d’espoir, Muriel Carminati offre à son personnage, un gardien de camp amoché par le système concentrationnaire, le chemin vers la rédemption.
Au cœur de la rudesse du goulag, la rencontre avec l’oiseau blessé va réveiller ses sentiments humains. De sa perte resurgira le questionnement qui le conduira à réaliser l’absurdité de sa fonction.

LES COULISSES DE L'AUTEUR : Muriel Carminati

Je venais de consacrer des journées entières à la lecture des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov et je suis sortie de cette lecture éprouvante en état second.
Dans ma jeunesse, j’avais retenu que Kafka disait, je cite approximativement, que la véritable littérature est « une hache qui brise la mer gelée en nous ». Cette formule m’avait beaucoup impressionnée en ce qu’elle accrédite l’idée que la littérature n’est pas ornementation superflue ou, au mieux, pure esthétique de la vie, comme le croient nombre de gens, mais bien expérience existentielle. Une expérience qui nous donne rendez-vous avec nous-même et ébranle nos certitudes et a priori qui nous tiennent trop souvent lieu de pensées « personnelles » ! Ici, c’était un peu le contraire : la découverte de ce monde terrible décrit minutieusement par Chalamov m’avait pétrifiée... Mais il fallait que je sorte de cet état de prostration. Au bout d’une semaine, j’ai réussi à me délivrer de cet envoûtement, j’ai brisé l’ « enchantement » quasi toxique en écrivant quelque chose à mon tour. C’est ainsi qu’est née la première partie de L’Oiseau de Sibérie. Mon récit s’achevait initialement sur la mort de l’oiseau. La catharsis avait fonctionné, j’avais conjuré le sortilège et je repris le cours de ma vie.

Cependant, relisant plus tard mon texte, j’ai ressenti une sourde insatisfaction. Mon personnage, un gardien du camp, avait, par un beau geste, sauvé l’oiseau dans un premier temps mais à quoi bon si c’était pour le laisser finir ainsi ? Il me fallait poursuivre la réflexion et sauver cet homme qui était au fond un brave type, que le système concentrationnaire avait amoché... Je décidai alors de reprendre la plume là où je m’étais arrêtée.

Prise de conscience de l’absurdité de son ancienne fonction, choix d’une vie errante, rapprochement du monde animal, illumination finale, tous ces aspects témoignaient de la révolution que l’homme était capable d’accomplir dans son existence suite à cette rencontre déterminante avec l’oiseau et ce deuil qui ne se faisait pas... Voilà comment j’ai d’une certaine manière fait triompher de l’adversité mon personnage et mis un terme à cette histoire.

Beaucoup plus tard, en relisant ce récit que j’estimais cette fois complet, une référence s’est imposée à moi : les Trois contes de Flaubert, un petit bijou d’écriture que j’avais pris soin autrefois de faire goûter à mes élèves. La fin de mon histoire n’était-elle pas à rapprocher de la rédemption de l’impitoyable chasseur qui devenait un saint dans Légende de Saint Julien l’Hospitalier ? Sans parler du perroquet Loulou qui plane au-dessus de la servante Félicité qui agonise dans Un Coeur simple ? Comme quoi, écrire c’est toujours s’adresser aussi à ceux que nous avons lus avec admiration et qui nous ont construits !

Pour finir, s’il fallait accompagner ou prolonger sa lecture avec une musique, j’opterais pour les quatuors à cordes tourmentés de Leoš Janáček qui parlent à l’âme...

LES COULISSES DU NARRATEUR : Benoit Schwartz

J’ai eu la chance d’avoir pour maître de théâtre un maître du langage, Michel Bernardi qui enseigna au Conservatoire National pendant 22 ans. J’ai suivi avec lui une formation, hors des chemins institutionnels, qui ressemble plus au cercle des poètes disparus qu’à des cours de conservatoire.
Il m’a appris à retrouver la respiration profonde d’une écriture, à décortiquer sa syntaxe, à déchiffrer, comme on déchiffre une partition, les nuances que l’auteur(trice) a glissées dans son œuvre. C’est de cette façon comme pour chaque texte que j’ai abordé la lecture de L’Oiseau de Sibérie. Le poème au sens large du terme ne vit que dans une bouche humaine, l’émotion naît de la circulation des sensations charnelles organiques que procurent la lecture ou la profération, et des idées, images, sens, qu’apporte la construction de la phrase.

La difficulté dans cette œuvre se situait pour moi dans l’imbrication du personnage et du narrateur. Des phrases courtes, abruptes qui évoquent la rugosité du personnage et d’autres longues, déliées, vastes comme l’étendue des forêts de Sibérie. Ne pas se laisser prendre par l’épaisseur du personnage, sa tendre rudesse, garder la distance du récit, n’est pas toujours simple tant les paroles sont à la fois celles de la narration et du personnage. Mais c’est aussi ce qui fait la force de cette écriture qui par sa forme évoque sans incarner la personnalité de cet homme. C’est aussi le mélange de terre et d’éther, d’âpreté et de spiritualité qu’évoque cette forme qui rejoint le fond.

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