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Un texte de Sarah Jalabert lu par Sarah Jalabert

« Laissez-moi mon Père entrer dans l’ossuaire… », telle est la prière qu’adresse Thérèse, jeune moniale, au Père du monastère avec qui elle noue un dialogue.

Elle, que les morts ont choisie pour être le réceptacle de leurs histoires inachevées ; tant de voix, d’espoirs furibonds l’assaillent et troublent cet être palpitant.
Qu’attendent-ils exactement d’elle ?

Elle descendra au cœur même de leur dernier royaume, dans l’obscurité de leur nuit pour au plus près entendre ce qu’ils ont à lui dire, et l’accueillir dans l’œuvre naissante de sa propre voix. Elle ira dans la mort pour naître à la vie, faire lumière sur son chemin désormais autre et connaître l’apaisement.

Sarah Jalabert nous offre une œuvre mystique d’une grande beauté d’écriture et de poésie, aux inspirations rilkéennes et shakespeariennes, où l’obscurité y est le sépulcre de la lumière, le silence un contraire du vide.

À travers l’exaltation de Thérèse, son extrême réceptivité aux paroles des défunts, l’auteure se fait l’écho du destin des histoires et des œuvres inachevées, lesquelles, contre toute vanité, ont besoin de la voix des vivants pour être racontées, de leur regard pour être remplies.

Un texte qui unit dans un même présent et une même éternité, les vivants et les morts.

LES COULISSES DE L'AUTEUR : Sarah Jalabert

J’habitais Ménilmontant, à Paris. Ménilmontant jouxte Belleville, arpenter les rues d’un quartier à l’autre était un délice irrépressible. Lors des Portes Ouvertes des Ateliers d’Artistes, très vite j’ai rencontré beaucoup de monde. Des discussions naissaient à l’improviste, tout de suite enflammées et je brûlais d’en connaître davantage, de pousser plus loin l’initiation et me renseigner sur les noms évoqués, sur les images que l’on m’avait ouvertes dans un livre d’art posé sur l’établi. Les ateliers d’artistes étaient souvent des lieux improbables, certains ont été ensuite dépeints dans un de mes livres précédents Des Tombereaux de désir. Il y en avait au fond des jardins, cabanes transformées ou garages réaménagés. C’est dans l’un de ces lieux détournés que naquit Thérèse. On ouvre un portail, on s’engage sur une étroite allée, on pousse une porte de garage, et tout l’habituel vole en éclat : on est propulsé au cœur d’une œuvre en cours, dans les odeurs des couleurs, dans le monde de la nuance.

Le peintre ne travaille jamais seul. Tantôt c’est Bach ou Schubert qui l’accompagne, tantôt c’est un livre posé ouvert et retourné tout au bord d’un étal. Tantôt c’est un autre peintre. Les portes ouvertes refermées, j’ai continué mes visites, et les conversations se sont poursuivies. Je découvris, dans un mélange d’électricité et d’épuisement qui valait d’ambiance d’atelier, l’œuvre d’un peintre avec lequel l’artiste dialoguait : Bram Van Velde. Retournant un livre ouvert en éventail sur l’étal, j’en lus l’auteur : Charles Juliet, qui avait écrit sur ce peintre hollandais un texte si prenant, une sorte de miroir de l’œuvre avec effet de loupe amoureuse, que je l’embarquai aussitôt, l’ayant reçu en prêt pour une durée indéterminée. Je date de ce jour ma compréhension et mon ouverture à la peinture.

Peut-être nous faut-il fréquenter les artistes, ou écouter les initiés pour accéder à une forme de vie qui nous était jusqu’alors fermée. Quand l’esprit s’ouvre ! Plus rien n’est pareil après, ce que l’on ne savait pas, maintenant on le sait. On le comprend, on peut l’aimer. On est invité. D’ailleurs, c’est aussi en ces jours-là de ma rencontre avec l’œuvre de Bram Van Velde, qu’au terme d’une longue exposition de tableaux de Mark Rothko devant lesquels j’étais passée indifférente, en arrêt devant la toute dernière toile aux tons dominants violets, que soudain je la vis : elle s’était mise à vibrer ! Elle vibrait, vibrait, vibrait, et puis d’un coup, après une succession de rideaux vibratoires tirés, elle s’est mise à ruisseler ! Elle ruisselait, ruisselait, ruisselait...

Thérèse avançait. Apparition dans les voiles ouvragés où palpite l’invisible, elle prenait forme dans mon carnet de notes, dans une lumière d’atelier ; et aussi à l’intérieur d’une sorte de préoccupation du moment qui m’avait entraînée vers les Femmes Mystiques, une préoccupation ou une orientation à laquelle j’avais donné nom : Consentements, et d’où était née une autre figure, précédemment, Héloïse. Et puis le temps a apporté les lignes des destins, et chacun de nous, dans la vie, dans la mort, dans la création et dans la fiction a épousé sa propre couleur.

LES COULISSES DU NARRATEUR : Sarah Jalabert

Pour la version audio, ce n’est pas la première fois que j’interprète l’un de mes textes. J’oublie complètement qu’il est de moi. Peut-être cela rejoint-il ce type de concentration au moment de l’écriture, où j’oublie complètement que c’est moi qui suis en train d’écrire.

Ce qui peut constituer un atout naturel est que j’en connais le souffle, et l’élan qui peut parfois porter la phrase sur un long cours. Mais de fait, mon écriture a toujours aspiré à la parole. Il y a une voix, que j’entends au moment d’écrire, et qui, d’elle-même, appelle aussi l’oralité.

Souvent, il me semble que c’est parce que je passe par l’écriture qu’il m’est ensuite possible de parler, par l’écriture ma parole et ma voix sont retournées aux sources proches du silence, et, rafraîchies, renouvelées, à nouveau reliées, elles recouvrent sens, vibration, et portée. Ainsi puis-je une nouvelle fois affronter le beau travail d’essayer de donner forme à quelque chose.

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