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Un texte de Marlène Tissot lu par Margot Châron

Quand Margot était petite tonton Jean soulevait sa jupe et tirait sur l’élastique de sa culotte pour regarder ses fesses. Il l’étouffait avec sa main pour l’empêcher de crier.

Margot raconte ça à Gisèle et Gisèle se met en colère.

« Pourquoi que t’as eu besoin de me raconter ? » répète-t-elle.

Margot n’en sait rien. Ce n’est pas dans ses habitudes de trop parler. Mais là les mots se sont déversés comme un trop plein.
Peut-être bien, parce que même si la vérité est un monstre, il faut la regarder dans les yeux et continuer de vivre et de sourire.

Dans Différente, Marlène Tissot aborde le sujet grave des abus sexuels sur mineurs.
Elle donne la parole à la victime devenue jeune femme, laquelle raconte au fil de la pensée les souvenirs de cette époque auxquels s’entremêlent ceux agréables de sa rencontre puis de son amitié avec sa collègue de travail. Comme une juste contrepartie du laid.

Loin de placer dans la bouche de sa narratrice les mots d’une colère violente, empreinte de revanche, ou encore ceux de la désespérance, Marlène Tissot la dote du bonheur de vivre malgré tout. Pourquoi être furieuse, vouloir tuer ou se tuer soi-même, alors que chaque jour vécu éloigne du passé monstrueux, et mène vers de nouvelles et belles surprises ? Marlène Tissot en fait un personnage touchant, entre naïveté et maturité. Et nous propose une belle leçon de vie.

LES COULISSES DE L'AUTEUR : Marlène Tissot

• Quelle est l’origine, la genèse du texte ?

Pas de genèse particulière, non… Mais à l’origine, plusieurs sujets abordés qui me tiennent à cœur : Les gens ordinaires auxquels personne n’accorde d’attention, l’abus sur mineur, et les troubles psychiatriques. Tout cela s’est combiné dans cette nouvelle presque à mon insu.

• A-t-il eu un cheminement particulier dans votre esprit ? L’avez-vous porté longtemps en vous ?

Habituellement, je suis très lente en écriture. Ça germe interminablement avant le premier mot posé. Là, j’ai commencé à écrire presque brutalement. J’avais ce personnage, sa voix, mais pas grand-chose d’autre. Je me suis laissé guider, je l’ai écouté me raconter son histoire.

• Fait-il partie d’un ensemble de textes ? D’un travail plus global sur un thème qui vous tient à cœur ?

Oui et non. Disons qu’au départ je ne cherche pas à construire à la manière d’un maçon. Mais quand les pierres s’emboitent, j’y suis sensible. Et pendant l’écriture de cette nouvelle, j’ai pensé à une autre nouvelle (Le poids du monde, paru aux éditions Lunatique). Le narrateur y est un père de famille au chômage. Dans Différente, la narratrice est une femme de ménage. J’ai envie d’écrire l’histoire de gens comme eux. Ni grands héros ni vrais loosers, qui ont parfois droit à un encart dans les faits divers, mais dont personne ne se soucie réellement. Pas des anti-héros, plutôt des non-héros. Ceux sur lesquels personne ne mise. J’ai envie de miser sur eux, à ma manière. Les rendre visibles autrement. Et j’envisage un recueil de plusieurs nouvelles dont Différente et Le poids du monde feraient partie.

• A-t-il eu des versions différentes avant d’aboutir à celle-ci ?

J’ai tendance à construire les histoires un peu à la manière d’un puzzle. Les pièces me viennent en général dans le désordre, aléatoirement, puis je reconstruis. Là, ç’a été différent. J’ai commencé tête baissée et je n’ai fait que suivre la narratrice, l’écouter. Enfin si, il m’a tout de même fallu couper quelques passages parce que la nouvelle était un peu trop longue pour le format 15K, mais ça n’a pas changé le fond ni la forme et les coupes sont souvent bénéfiques !

• Comment avez-vous travaillé le texte ? Quelles intentions aviez-vous ?

Au départ, il n’y avait pas d’intention. Je n’ai fait que suivre le mouvement narratif qui me tenait par le bout du nez. Une fois l’histoire terminée, j’ai laissé reposer (je l’ai déjà dit, je suis lente). Après plusieurs relectures, j’ai compris que la voix de la narratrice avait une importance. Je la voyais naïve, comme un peu coincée dans l’enfance, mais pas stupide non plus. Il m’a donc fallu travailler à sa parole, ses mots, ses pensées, sa manière de formuler les souvenirs. Y mettre la juste dose. Je ne sais jamais vraiment si j’y parviens. Mais en tout cas, j’écoute beaucoup mes personnages. Ils m’habitent réellement pendant que je les écris.

• Avez-vous eu besoin d’être dans un lieu particulier pour vous mettre à écrire ce texte ? De vous créer un environnement propice ? Une ambiance musicale… ?

C’est une question qui revient régulièrement et, à vrai dire, je ne suis pas certaine que les lieux aient une influence quand j’écris. En revanche, j’écoute toujours beaucoup de musique. Ça m’aide à m’isoler de la réalité qui m’entoure pour mieux m’immerger dans l’histoire que je raconte. Pendant l’écriture de Différente, j’ai pas mal fait tourner les premiers albums de Badly Drawn Boy.

LES COULISSES DU NARRATEUR : Margot Châron

Tout d’abord dire le plaisir que j’ai eu quand Dany m’a proposé d’enregistrer un texte de Marlène Tissot. L’on s’est rencontrées au Festival du Premier Roman et des Littératures contemporaines de Laval, il y a quelques années, une manifestation conviviale et magique, et Marlène est une femme et auteure que j’apprécie beaucoup.

Sa plume est poétique, fraîche, profonde et humaniste, comme sans chichis mais avec quelque chose qui pétille. Elle va à l’essentiel sans oublier de nous faire rêver un peu, beaucoup...

Alors, Différente...

Je ne savais pas à quoi m’attendre avec ce titre. Et puis dès le départ, le personnage de Gisèle, par son langage et sa touchante sincérité m’a intriguée. J’ai découvert le fort lien d’amitié entre ces deux femmes, et ça, ça résonne fort à l’intérieur de moi...
Gisèle, femme d’un certain âge et Margot (drôle de coïncidence !), une plus jeune, qui travaillent ensemble à nettoyer les bureaux d’une entreprise, œuvrent dans l’ombre sans que leur travail ne soit jamais reconnu, ni valorisé. Je trouve que le personnage de Margot amène une belle lumière sur ce métier :

« Ça me donne l’impression d’être une fée. C’est merveilleux d’être une femme de ménage.
Je ne comprends pas pourquoi celles qui font ce métier ont toujours un peu honte. Gisèle dit qu’elle n’a pas honte, simplement elle n’aime pas nettoyer la crasse des autres. La crasse c’est de la crasse et on devrait se moquer de savoir à qui elle appartient. »

Les personnages que crée Marlène nous offrent un autre regard sur les choses, une nouvelle manière de percevoir une fonction, un métier, envers lequel nous pouvons avoir des préjugés, des clichés...

Et c’est bien cela à quoi j’ai pensé pour interpréter les voix des deux femmes. Pendant l’enregistrement, la voix pour Gisèle, par son parlé et ce que je mettais comme charge dans le dire nous semblait parfois un peu « poissonnière » et nous avons eu à cœur de ne pas aller vers ça, de chercher à lui offrir une voix qui ne la réduirait pas mais ouvrirait la vision que pourrait en avoir l’auditeur.

Et puis il y a ce sujet entre ces deux femmes, qui vient comme un grain de sable dans l’engrenage, comme la craie qui grince sur le tableau et crée un malaise... Le personnage de Margot se livre, confie à son amie un événement important et trouble de sa vie, et Gisèle en est bouleversée. Cela vient questionner l’endroit de l’authenticité entre ces deux femmes, le personnage de Margot livre une part de son intimité et une fois que les paroles sont proférées, on ne peut plus revenir en arrière... La relation peut se poursuivre ou bien en être altérée, mais quoi qu’il arrive les mots sont déposés.

La puissance de l’amitié, le poids des mots et leur non-retour une fois proférés, la conséquence des actes, la sincérité des échanges, l’enthousiasme de sa condition et des événements qui arrivent, bons ou mauvais ; la nouvelle de Marlène est un bouquet de thèmes variés orchestrés avec finesse. J’ai pris plaisir à dire sa langue, remplie d’émotions et de sensations que traversent les personnages.

L’enregistrement du texte devient au fil du temps comme un jeu pour moi, la collaboration avec Dany et Amaury l’ingénieur son comme un dialogue, un échange pour aller au plus juste du texte.

Merci Marlène pour ta confiance, j’espère que le personnage de Margot prendra chair par ma voix et captera les auditeurs !

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